Longtemps pilotée au fil de l’eau, la relation commerciale entre entreprises utilisatrices et Entreprise de travail temporaire (ETT) entre dans une phase de recomposition. Réforme du financement des accidents du travail, refonte des allègements de charges patronales, courriers de réévaluation tarifaire envoyés en nombre par les ETT : la facture de l’intérim devient plus technique à décrypter, et plus coûteuse si elle n’est pas questionnée.

Dans ce contexte, la renégociation des conditions commerciales ne relève plus du simple ajustement ponctuel : elle suppose une lecture fine des textes réglementaires et un rapport de force assumé face aux agences d’emploi.

Pourquoi l’intérim redevient-il un sujet de négociation prioritaire pour les entreprises ?

Le secteur du travail temporaire pèse encore 37,5 milliards d’euros* de chiffre d’affaires et rassemble plus de 12 000 agences d’emploi en France. Mais le marché recule depuis trois ans, avec une baisse d’activité de 4,6% en 2025, et un emploi intérimaire qui se stabilise autour de 680 000 à 700 000 équivalents temps plein**, soit près de 2,6% de l’emploi salarié national.

«Un marché qui perd du volume est structurellement un marché où les agences cherchent à préserver leur rentabilité unitaire», observe Esther Dubarry, consultante senior chez Leyton, spécialisée dans l’accompagnement des entreprises sur leurs achats d’intérim. «C’est justement dans ces phases de tension que les entreprises utilisatrices ont le plus intérêt à revoir leurs coefficients de facturation, plutôt qu’à subir des reconductions tacites».

Quel est l’impact réel de la réforme AT/MP sur le coût de l’intérim ?

Le décret n° 2024-723 du 5 juillet 2024*** a rebattu les cartes du financement des accidents du travail et maladies professionnelles (AT/MP) des salariés intérimaires. Jusqu’alors, l’entreprise utilisatrice ne contribuait qu’aux sinistres les plus graves, à hauteur d’un tiers du coût. Depuis les taux calculés à partir de 2026, l’ensemble des sinistres est partagé à parts égales (50/50) entre l’agence d’emploi et l’entreprise cliente, avec une montée en charge progressive jusqu’en 2028.

«Cette réforme est souvent invoquée par les agences pour justifier des hausses de coefficient immédiates et uniformes, alors que son application est étalée dans le temps et dépend de la sinistralité propre à chaque compte», précise Esther Dubarry. «Une entreprise dont l’accidentologie est maîtrisée n’a aucune raison d’absorber une hausse calibrée sur la moyenne du secteur».

En quoi la RGDU change-t-elle la donne pour les entreprises utilisatrices ?

Depuis le 1er janvier 2026, la réduction Fillon est remplacée par la réduction générale dégressive unique (RGDU)****, issue de la loi de financement de la Sécurité sociale et de ses décrets d’application. Le seuil d’éligibilité à l’allègement de charges patronales est relevé de 1,6 à 3 SMIC*****, ce qui élargit mécaniquement le bénéfice de la mesure aux rémunérations versées aux intérimaires, souvent proches du salaire minimum.

«L’agence d’intérim reste juridiquement l’employeur de l’intérimaire : c’est donc elle qui capte cet allègement de charges», souligne la consultante senior de Leyton. «Ce sont des économies réelles, chiffrables, qui doivent être questionnées lors de toute négociation de coefficient, en particulier sur les postes rémunérés entre 1 et 3 SMIC».

Comment réagir face aux courriers de réévaluation tarifaire envoyés par les ETT ?

«Une hausse de tarif doit toujours pouvoir se justifier poste de coût par poste de coût», rappelle Esther Dubarry. «Dans nos missions, nous constatons régulièrement que les baisses de charges intervenues ces dernières années ne sont pas répercutées côté client, alors que les hausses, elles, le sont systématiquement. C’est ce déséquilibre qu’il faut rétablir avant de signer un avenant».

Pourquoi le poids de négociation d’un groupe change-t-il l’issue des discussions ?

Chez Leyton, l’accompagnement sur l’achat d’intérim s’appuie sur des portefeuilles représentant jusqu’à 553 millions d’euros de volume négocié par an. «Même un client dont la consommation d’intérim reste modeste bénéficie de ce poids de négociation collectif, sur des conditions généralement hors de portée en négociation isolée», explique Esther Dubarry.

Quelle méthode adopter pour sécuriser une renégociation ?

Pour la consultante senior de Leyton, la méthode prime sur le rapport de force brut : «il faut reconstruire le coefficient poste par poste, charges patronales, taux AT/MP réel, frais de gestion, marge, avant toute discussion avec l’agence. C’est cette granularité qui permet de distinguer une hausse justifiée d’une hausse de confort». Une approche qui, selon elle, ne fragilise pas la relation commerciale avec l’ETT, mais la rend plus saine, sur la durée.

Sources
* modelesdebusinessplan.com, données consolidées 2022
** baromètres Prism’emploi, 2025-2026
*** Décret n° 2024-723 du 5 juillet 2024 relatif à la tarification AT/MP des intérimaires, ameli.fr
**** Réduction générale dégressive unique (RGDU), Code du travail numérique
***** RGDU 2026, ex-réduction Fillon, Bpifrance Création

 

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